DSA : conclusions préliminaires de la Commission contre le fil « Pour toi » de TikTok et ses « terriers de lapin »

· Par Edouard Schlumberger
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Le 6 novembre 2026, la Commission européenne a adressé à TikTok des conclusions préliminaires de violation du règlement sur les services numériques (DSA) visant l'effet de « terrier de lapin » de son fil « Pour toi ». Selon Bruxelles, la plateforme n'a ni correctement évalué ce risque pour le bien-être de ses utilisateurs, ni pris des mesures efficaces pour l'atténuer. Pour un DPO, c'est une lecture précise de ce qu'un régulateur attend d'une analyse de risques portant sur un algorithme de recommandation nourri de données comportementales.

Ce que la Commission reproche à TikTok

Le fil « Pour toi » diffuse un flux continu de vidéos personnalisées. Plus un utilisateur interagit avec un type de contenu, plus l'algorithme lui en recommande de semblables, y compris lorsqu'il s'agit de contenus liés à la tristesse, à l'isolement ou à l'image du corps. La Commission décrit des « terriers de lapin » dont l'effet peut être préjudiciable à la santé mentale, en particulier celle des mineurs et des adultes vulnérables.

Les conclusions portent sur deux volets :

  • L'évaluation des risques. TikTok n'aurait pas évalué de manière adéquate la façon dont son algorithme peut entraîner ses utilisateurs dans ces spirales. Le système interprète le visionnage ou le « j'aime » d'un contenu sur la perte de poids comme un signal d'intérêt positif, et en recommande davantage.
  • Les mesures d'atténuation. Les mesures existantes ne seraient pas efficaces : la diversification des recommandations ne réduit pas assez la répétition des contenus similaires, et le bouton « Pas intéressé » peut ne pas suffire à changer le fil. Selon la Commission, l'algorithme privilégie le temps de visionnage sur le choix exprimé par l'utilisateur.

À ce stade, Bruxelles estime que TikTok doit revoir la conception du fil : s'appuyer davantage sur les préférences explicites des utilisateurs, cesser d'utiliser le temps de visionnage comme indicateur de recommandation, rendre les outils de contrôle plus accessibles et tester régulièrement son algorithme. L'enquête s'est appuyée sur les rapports d'évaluation des risques de TikTok, ses données internes, ses réponses à plusieurs demandes d'informations et des entretiens avec des experts en systèmes de recommandation, en psychologie et en psychiatrie. Le coordinateur irlandais des services numériques, Coimisiún na Meán, y a contribué.

Pourquoi c'est important

Ces conclusions s'inscrivent dans la procédure formelle ouverte contre TikTok le 19 février 2024, qui a déjà donné lieu à des conclusions préliminaires sur l'accès des chercheurs aux données (octobre 2025), sur la conception addictive (février 2026) et sur la protection des mineurs (juillet 2026), tandis que le volet transparence publicitaire a été clos par des engagements contraignants en décembre 2025. En juillet 2026, la Commission avait aussi visé la conception addictive de Facebook et Instagram.

Le fondement est celui des très grandes plateformes en ligne : évaluer les risques systémiques de leurs services, dont la conception de leurs systèmes de recommandation (art. 34 du DSA), et les atténuer de façon raisonnable, proportionnée et efficace (art. 35). Si ces vues sont confirmées, une décision de non-conformité peut entraîner une amende allant jusqu'à 6 % du chiffre d'affaires annuel mondial. TikTok peut désormais consulter le dossier et répondre par écrit ; le Comité européen des services numériques sera consulté. Les conclusions ne préjugent pas de l'issue de l'enquête.

Le DSA ne remplace pas le RGPD : l'EDPB l'a rappelé dans ses lignes directrices finales sur l'articulation des deux textes. Un fil alimenté par le temps de visionnage et les interactions est un traitement de profilage au sens du RGPD.

Ce que ça change pour les organisations

Peu d'ETI sont des très grandes plateformes. Mais toute organisation qui personnalise un contenu, une offre ou une interface à partir du comportement de ses utilisateurs peut reprendre la grille de lecture de la Commission :

  • Recenser les signaux comportementaux utilisés par vos moteurs de recommandation ou de personnalisation (clics, temps passé, historique) et les inscrire au registre avec leur finalité.
  • Vérifier que l'analyse d'impact du traitement évalue l'effet de l'algorithme sur les personnes, pas seulement la sécurité des données, surtout si des mineurs ou des personnes vulnérables sont concernés.
  • Tester l'efficacité réelle des contrôles offerts aux utilisateurs : un bouton de refus ou d'opposition doit modifier effectivement le résultat.
  • Documenter les tests réguliers de l'algorithme et leurs résultats : c'est ce que la Commission demande à TikTok, et ce qu'un régulateur vous demandera de produire.

Ce que Leto en pense

Le signal dépasse TikTok : la Commission ne juge pas l'existence de mesures, elle juge leur efficacité mesurée. Une analyse de risques qui décrit un algorithme sans tester ses effets ne protège plus personne, ni les utilisateurs, ni l'organisation. Pour un DPO, la bonne pratique est de traiter tout moteur de personnalisation comme un traitement à risque documenté, avec des contrôles dont on peut prouver qu'ils fonctionnent.

Sources

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