Apple vole au secours de Google contre Bruxelles : pourquoi cette alliance interroge la régulation de l'IA en Europe
Apple a déposé le 13 mai 2026 une contribution officielle auprès de la Commission européenne pour s'opposer aux mesures préliminaires obligeant Google à ouvrir Android aux IA concurrentes. La firme de Cupertino, pourtant rivale historique de Google, invoque des « risques graves » pour la vie privée et la sécurité des utilisateurs européens. Une prise de position qui intervient alors que les deux géants viennent de sceller un accord pour intégrer Gemini dans le prochain Siri.
Ce qui s'est passé
Selon une information de Reuters reprise par Numerama, Apple a transmis le 13 mai 2026 une contribution écrite à la Commission européenne dans le cadre de la consultation publique en cours sur le DMA.
Le sujet : les deux procédures de spécification ouvertes contre Google en janvier 2026 pour forcer Android à laisser les chatbots IA concurrents — OpenAI, Anthropic, Mistral — accéder aux mêmes fonctions matérielles et logicielles d'Android que Gemini : micro, caméra, processeur neuronal. Bruxelles exige aussi que Google partage, sous forme anonymisée, ses données de recherche avec ses concurrents pour entraîner leurs propres modèles.
Dans sa contribution, Apple ne mâche pas ses mots : « Les mesures préliminaires soulèvent des préoccupations urgentes et sérieuses. Si elles sont confirmées, elles créeraient de graves risques pour la vie privée, la sécurité et la sûreté des utilisateurs, ainsi que pour l'intégrité et les performances des appareils. » La marque va plus loin en attaquant la méthode de Bruxelles : « La Commission européenne refait la conception d'un système d'exploitation. Elle substitue son propre jugement à celui des ingénieurs de Google, sur la base de moins de trois mois de travail. »
Pourquoi c'est important : un signal sur l'articulation DMA / AI Act / RGPD
L'intervention d'Apple n'est pas innocente. Trois lectures sont possibles, toutes structurantes pour les DPO et les directions juridiques.
1. Un débat sur l'interopérabilité IA qui rejoint l'AI Act. La position d'Apple revient à dire que l'ouverture forcée d'un OS à des IA tierces crée mécaniquement des risques de sécurité et de privacy. Or, ce sont exactement les sujets sur lesquels l'AI Act impose désormais des obligations de transparence et de robustesse, en particulier via son article 50 dont les lignes directrices viennent d'être publiées par la Commission. La question posée à Bruxelles : comment garantir l'interopérabilité concurrentielle (DMA) sans dégrader la conformité RGPD et AI Act des modèles tiers ?
2. Un précédent post-Omnibus numérique. Cette consultation arrive deux jours seulement après l'accord politique sur l'omnibus numérique qui reporte le cœur de l'AI Act à fin 2027. L'argumentaire d'Apple — « moins de trois mois de travail » — n'est pas sans rappeler la rhétorique de simplification qui a porté l'omnibus. Les régulateurs européens, déjà accusés de fragiliser le RGPD et l'ePrivacy au nom de la compétitivité, sont attaqués sur leur expertise technique.
3. Un conflit d'intérêts à peine voilé. Apple et Google ont signé en avril 2026 un accord pour intégrer Gemini dans le prochain Siri. Défendre la fermeture d'Android revient, pour Cupertino, à protéger l'écosystème dans lequel s'inscrit son propre futur assistant IA — et à anticiper des mesures similaires que la Commission pourrait imposer à iOS sur le terrain de l'AI Act.
Ce que ça change pour les organisations
Cette séquence concerne directement trois populations en entreprise :
Les DPO et juristes data. Les données de recherche que Google devrait partager peuvent contenir des éléments très sensibles (santé, opinions politiques, orientation sexuelle…). Les modalités d'anonymisation seront un point d'attention majeur : si vous êtes vous-même destinataire de jeux de données « anonymisées » par un sous-traitant gatekeeper, vérifiez que l'analyse d'impact (AIPD) tient compte de la doctrine récente de l'EDPB sur la re-identifiabilité des données.
Les RSSI et équipes sécurité. Si la Commission tranche en faveur de l'ouverture forcée, les chaînes de mise à jour Android intégreront des composants IA tiers. Documentez dès maintenant votre cartographie d'exposition (MDM, BYOD, accès aux fonctions matérielles) et préparez un volet « assistants IA tiers » dans votre politique de sécurité mobile.
Les directions IA et les CIO. Pour les éditeurs d'IA européens (Mistral, mais aussi tout intégrateur LLM B2B), l'enjeu est l'accès aux fonctions natives des terminaux et aux signaux de recherche. Suivez la cartographie des autorités IA compétentes en France : selon l'issue de la procédure, vos arguments juridiques se construiront aussi vis-à-vis d'elles, pas seulement de la DG CONNECT.
Ce que Leto pense de cette décision
L'argumentaire d'Apple n'est pas illégitime : forcer l'interopérabilité d'un OS sans cadre technique précis crée bien des angles morts privacy. Mais l'attaque sur la « méthode » de la Commission relève davantage du lobbying que du débat de fond. La Commission a ouvert une consultation publique : c'est précisément le moment où l'expertise externe peut nourrir le texte. Reprocher à Bruxelles d'aller trop vite tout en participant à la procédure, c'est un classique du grand lobbying tech.
Le vrai sujet, pour les DPO, n'est pas de choisir entre DMA et privacy. C'est d'exiger que les mesures de spécification précisent les standards d'anonymisation, les obligations de sécurité by design des IA tierces, et l'articulation avec l'AI Act. C'est exactement le travail que la Commission devrait faire — et que les contributions d'Apple, Google ou Mistral peuvent enrichir, à condition de viser le fond et non la délégitimation.
Sources :

